Un temps bis d’Aperghis au Théâtre de Gennevilliers

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La première semaine de ManiFeste poursuivait son exploration des relations interdisciplinaires entre la musique et les autres arts. Après la littérature (Joyeux animaux de la misère), le cinéma (L’Aurore) et la vidéo (Fundamental Forces), le compositeur Georges Aperghis imaginait une rencontre exceptionnelle entre le répertoire contemporain pour alto solo et le théâtre de Beckett.

La salle remplie du Théâtre de Gennevilliers s’éteint totalement en début de spectacle pour laisser place à une première image saisissante : émergeant lentement  de l’obscurité, quatre pieds entament sous un rideau un étrange ballet de talons qui font entendre des bruits de frottements et de glissements complices. Absolument hypnotisante, cette chorégraphie fait découvrir progressivement les silhouettes des deux maîtresses de cérémonie de la soirée, la comédienne Valérie Dréville et l’altiste Geneviève Strosser.

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Un temps bis alterne en réalité longues lectures de Beckett par la première et pièces pour alto solo par le seconde, avec une grande diversité de moyens et d’imagination. Disons-le tout de suite : les extraits de texte de Beckett sont d’une extrême difficulté de compréhension. Par l’emploi de fausses répétitions, Beckett procède ici à la manière d’un compositeur sériel et oblitère souvent le sens à la meilleure bonne volonté. Usant d’un réservoir limité de mots, le dramaturge irlandais fait proliférer des phrases d’une singulière cohérence – syntagmes nominaux, phrases majoritairement infinitives sans pronoms personnels ni verbes conjugués – , comme si le spectateur écoutait sa langue maternelle devenue étrangère. Valérie Dréville n’est pas en cause ; au contraire, elle affirme dans ces pénétrants soliloques un puissant tempérament de musicienne, y insufflant tour à tour émotion, espérance ou résignation, avec une abnégation qui force l’admiration.

Le coup de génie de la mise en scène d’Aperghis réside en réalité dans cette manière subtile de révéler la dimension musicale de la parole (n’avait-il pas fait de même dans ses propres Récitations ?), et inversement, de rendre l’alto de Geneviève Strosser pareil à un acteur à part entière. Les interludes entre les pièces théâtrales et instrumentales comptent ainsi parmi ce qu’il y a de plus réussi dans le spectacle, et l’interaction entre la comédienne et l’alto vibrant de Geneviève Strosser instaure un dialogue à deux voix souvent très original qu’on dirait tout droit sorti de la voix off d’un film de Godard. Musicalement, la première pièce instrumentale au programme porte indéniablement la marque du théâtre instrumental d’Helmut Lachenmann (George Aperghis est ici metteur en scène d’autres musiques que les siennes) avec ses effets bruitistes sur tout l’espace de l’instrument, de la volute à la mentonnière. La deuxième pièce de Donatoni (Ali) créera le moment le plus fort de ce spectacle d’une formidable cohérence : le noir se refait sur la scène, et les deux artistes immobiles avancent et reculent dans des flashs visuels bouleversants d’une vertigineuse profondeur de champ.

Un autre extrait de Beckett (Bing) ainsi qu’une pièce puissamment lyrique et organique de Georges Aperghis (Uhrwerk) concluront le spectacle, créant un effet d’épuisement pour le spectateur comme pour les interprètes, jusqu’à interroger la possibilité même de s’exprimer tant musicalement que théâtralement. En réalité, si Beckett interroge nos automatismes, Un temps bis ne s’achève pas par une constatation nihiliste de l’existence. Au contraire, Aperghis dessine la possibilité d’une alternative au temps des cycles naturels, qui serait l’Espace bis de la scène et du jeu interprétatif. Par leur engagement et leur croyance dans l’indicible, Valérie Dréville et Geneviève Strosser offrent un spectacle magnifiquement envoûtant.

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