Le frémissement et la surprise

étincelle

Entretien avec Bertrand Bonello

Truffaut parlait de L’Aurore de Murnau comme du plus beau film de l’histoire du cinéma. Un film extrêmement analysé, autant qu’encensé et déifié. Pour dire les choses trivialement, n’est-ce pas une forme de jubilation liée à des techniques qui s’inventaient là ?

Je ne pense pas car L’Aurore appartient à une période du cinéma où l’invention est constante. Tout le monde est en train de chercher comment raconter une histoire avec des images. Ce qui est particulier, c’est le passage aux États-Unis d’un cinéaste allemand auquel on va fournir des moyens démesurés. William Fox avait vu Le dernier des hommes, tourné par Murnau en Allemagne. Il a fait venir le réalisateur aux États-Unis et lui a donné des moyens illimités pour L’Aurore. Il y a donc dans ce film un mélange entre l’invention expressionniste allemande et les moyens financiers et industriels américains. Ce qui fait que Murnau a pu tenter exactement ce qu’il voulait. Il a pu aller au bout de ses idées et chaque plan est une invention et une réussite de l’invention.

© Droits réservés / Collection Cinémathèque Suisse

Est-ce qu’il y a un élément « polyphonique » qui vous intéresse particulièrement dans ce film, dans la façon dont les éléments s’interpénètrent ?

Nous voyons, en effet, la brune et la blonde, la ville et la campagne, le jour et la nuit, le bien et le mal, etc. Tout cela peut paraître un peu « lourd », et pourtant à chaque fois, cela devient magique. C’est cela la grâce ! Ce qui me semble unique, dans ce film, c’est que chaque plan est extrêmement « solide », réussi, cadré et pensé mais, en même temps, on sent partout un frémissement, un tremblement, à chaque seconde du film. En ce sens, ce film a quelque chose de l’ordre du commencement. Avec chaque plan, on a l’impression, quasi mystique, qu’il n’y avait rien avant et qu’il n’y aura rien ensuite. Comme si chaque image ne venait de nulle part et mourrait aussitôt après. Une succession de surgissements.

Aujourd’hui, on réalise des films avec énormément d’images, mais pas avec autant d’idées. Quel nombre d’idées chez Murnau, Chaplin ou Keaton, parce qu’ils n’avaient pas le choix ! Ne pouvant utiliser la parole, l’image devait véhiculer énormément d’histoire et de sens. Aujourd’hui, les dialogues étirent le temps et les films sont beaucoup plus lents narrativement que dans les années 1920. Même le montage « cut » ne signifie pas rapidité! Souvent on fait un tel montage pour donner une sensation de vitesse alors que ça ne va pas vite. Ce qui pour moi signifie la rapidité, c’est la surprise : ne pas savoir ce qui va arriver. Dans l’Aurore, après chaque plan, on est pris par le suivant auquel on ne s’attendait pas.

© Droits réservés / Collection Cinémathèque Suisse

Si vous deviez imaginer la musique de L’Aurore, quel serait pour vous un choix pertinent par rapport à ce type d’œuvre aussi achevée ?

Je l’ai souvent regardé avec des musiques différentes. Dernièrement, par exemple, je l’ai regardé en écoutant en même temps un album de Plastikman. J’ai beaucoup aimé cette expérience. Il y a quelque chose qui est de l’ordre de la pulsation, pas du tout une pulsation qui va casser le temps mais qui va davantage imposer un autre rythme quasiment interne.

Ce qui est compliqué, quand on compose une musique aujourd’hui pour un film muet, c’est de savoir à quel moment on va agir en soulignant. À l’époque, c’était la pratique et cela marchait bien. Mais, aujourd’hui, ces codes ne fonctionnent plus. Donc, comment éviter ce piège ? Je pense que je laisserais des silences, des plages de quarante secondes de silence. Ce film supporte largement de ne pas être accompagné par instants. Ensuite, il faut trouver la sonorité. Comment rendre compte de cette sensation très forte de frémissement ? J’essayerai de travailler ce frémissement, avec des notes non fixées, des agrégats sonores, sans que ce soit de l’ordre du montage son.

Le cinéma et la musique, ce que l’un fait à l’autre, c’est un sujet qui vous concerne beaucoup. Pour vous cinéaste, quelle est la fonction dédiée à la musique ?

Je dis très souvent que la musique ne doit jamais illustrer mais raconter. C’est un élément narratif et non illustratif. La question est très simple : à quel moment pense-t-on, fait-on, ou disposons-nous de la musique? Quand c’est à l’étape du montage, le cas le plus courant, forcément elle devient illustrative. Quand on l’intègre au scénario – et c’est ce que j’essaye toujours de faire – elle acquiert de fait une fonction narrative. Si vous savez qu’à telle ou telle minute il y aura de la musique, il n’est pas nécessaire de raconter autre chose, la musique va s’en charger. On peut alors montrer quelque chose d’autre. J’essaye toujours d’inscrire la musique dans le script parce que je maintiens qu’elle doit raconter.

    À découvrir aussi

  • L’Aurore
    11 juin, 20h30