7 X 3 raisons d’aimer Quid sit musicus ?

tribune

Quid sit Musicus ? de Philippe Leroux était l’un des grands événements de ManiFeste. Sur près d’une heure, l’œuvre déploie, pour reprendre l’expression du compositeur, un somptueux « pinceau à trois brins » qui entrelace différents matériaux musicaux pour livrer une œuvre en 21 séquences d’une hétérogénéité et d’une cohérence inouïes. De quoi donner envie d’établir sept triples raisons pour expliquer la merveilleuse réussite de la pièce.

1a. Parce que Quid sit Musicus ? est d’une inventivité sans égale dans le traitement des outils technologiques d’aujourd’hui.

1b. Quid sit Musicus ? mélange en effet (et c’est la surprise de la soirée) un scribe numérique qui réécrit en direct une partition médiévale avec un stylo bluetooth sur un écran placé au-dessus de la scène, des vidéos (qu’on dirait tout droit sortis de l’écran brouillé du Canal Plus des années 90 !) captant en direct le visage des chanteurs en train de chanter, ainsi que des transformations électroniques de la voix en temps réel souvent surprenantes.

Extrait de la série Images d'une oeuvre n°18 : Quid Sit Musicus ?

Extrait de la série Images d’une oeuvre n°18 : Quid Sit Musicus ?

1c. De la sorte, Leroux  reproduit l’illusion d’une musique dont la composition serait simultanée à son interprétation.

2a. Parce que Philippe Leroux réussit à imbriquer parfaitement sa propre musique à celle d’un autre compositeur, en l’occurrence Guillaume De Machaut, son ainé de près de six cents ans.

2b. Quid sit musicus ? tresse des rapports complexes avec quatre pièces médiévales de Machaut chantées in extenso au cours du cycle. Ceux que la musique ancienne fait périr d’ennui sont ainsi choyés, car à chacune de ses apparitions, la musique de Machaut jaillit dans sa pureté originelle grâce à l’environnement sonore créé par Leroux.

2c. Plus encore, Leroux réussit à engager une réflexion fertile avec le passé. D’ordinaire, quand un compositeur contemporain (et les exemples abondent dans sa génération) cite ou se sert du matériel musical d’une oeuvre ancienne, son langage stigmatise malgré lui une perte irrémédiable d’expressivité ou dessine contre son gré le territoire nostalgique d’une époque où la musique possédait encore les moyens d’une éloquence radieuse. Avec Leroux, la musique d’aujourd’hui possède la même joie d’entendre et de faire entendre.

3a. Parce que la démarche du compositeur opère une formidable synthèse stylistique.

3b. Certes, ceux qui préfèrent des univers sonores immédiatement identifiables choisiront des compositeurs à la radicalité plus ostentatoire, car la musique de Leroux possède une attitude agréablement englobante. Si on souhaitait schématiser, on dirait volontiers que Leroux tient de Grisey sa réflexion sur le processus et l’idéal de l’œuvre-somme (Quid sit musicus ? évoque d’ailleurs Les chants de l’amour de ce dernier), de Berio pour le rapport décomplexé aux répertoires passés (« la tradition », dit Leroux, « c’est puiser dans (et se nourrir de) ses racines ») , ou encore Aperghis et Stockhausen pour le théâtre vocal et instrumental.

3c. L’art des transitions dans Quid sit musicus ? est tel qu’on passe sans s’appesantir, jamais, d’une pièce pour chœur à quatre voix et deux instruments (Quid sit musicus ?), aux pièces de Machaut déjà citées, ainsi qu’à cinq autres chansons pour six voix a capella du même Leroux (Cinq poèmes de Jean Grosjean). Leroux, par ce biais, réalise son rêve d’écrire une pièce continue composée de fragments épars.

4a. Parce que Leroux nous intéresse à un texte obscur du philosophe Boèce du VIe siècle, et redéfinit les enjeux de la création d’aujourd’hui.

4b. Quid sit musicus ? donne à entendre plusieurs réponses à la question du titre latin : Qui est le musicien ? Réponse du philosophe platonicien :  le musicien est celui qui comprend, celui qui structure et maitrise parfaitement  ce qu’il fait, d’où, pour Leroux, la nécessité d’une structure formelle en palindrome exceptionnellement élaborée.

4c. Mais le compositeur apporte également une autre réponse à la question de Boèce : le musicien n’est pas seulement celui qui comprend mais également, celui qui joue, celui qui perçoit, celui qui s’étonne, celui qui imite… D’où également dans Quid sit musicus ? de nombreux surprises tant formelles, électroniques, vocales qu’instrumentales de façon à apporter intuition, spontanéité et liberté à une œuvre riche.

5a. Parce que la prestation incroyablement vivante et spontanée des Solistes XXI dirigés par Rachid Safir fait oublier l’interprétation d’une oeuvre qu’on imagine le fruit d’une longue et déroutante préparation.

Extrait de la série Images d'une oeuvre n°18 : Quid Sit Musicus ?

Extrait de la série Images d’une oeuvre n°18 : Quid Sit Musicus ?

5b. Les voix féminines (Marie Albert, Raphaële Kennedy, Lucile Richardot) comme les voix masculines (Vincent Bouchot, Laurent David, Jean-Christophe Jacques, Marc Busnel) accomplissent toutes sortes de prodiges vocaux, du chant soliste au chant choral, du récitatif à toutes sortes d’effets bruitistes (inspirations, expirations, cris, chuchotements…), qui mettent la voix dans tous ses états avec le plus grand naturel.

5c. Les deux instrumentistes ne sont pas en reste puisque Caroline Delume et Valérie Dulac oscillent entre luth et guitare pour la première, vièle et violoncelle pour la seconde, sans oublier certains gestes musicaux comme parler à l’intérieur de la caisse de son instrument qui s’imbriquent parfaitement dans le projet du compositeur dans lequel la diversité et la surprise sont reines.

6a. Parce que la fin de l’œuvre incarne pleinement le projet que s’était fixé le compositeur au départ.

6b. Chaque chanteur lève un bras pour écrire une ligne commencée par son voisin dans l’air, tandis que l’écran vidéo placé au-dessus efface les cinq portées de la partition de Machaut, et laisse le spectateur étourdi d’avoir assisté à une expérience sonore et musicale.

6c. En incarnant au début du spectacle sur la vidéo la partition neumatique de Machaut , Leroux a souhaité réellement nous plus placer dans le présent de la composition d’une pièce vieille de six siècles. Sans travestir la partition originale ni la copier, Leroux fait de Machaut notre contemporain, et nous rend visible la continuité de l’acte créatif par-delà les siècles.

7a. Parce que cette heure de musique passe en un clin d’œil.

7b. Parce que la démarche de Philippe Leroux appelle à bousculer nos habitudes et à faire preuve d’un minimum d’inventivité formelle, comme essaie, de son coté, cette modeste tribune.

7c. Et parce que Rachid Safir a parfaitement décrit le projet de Leroux : « rigoureuse sans en avoir l’allure, sa musique dégage un parfum de liberté ». On ajouterait volontiers également joueuse, excitante et engagée dans son présent.